Les belles de Halimunda – Eka Kurniawan

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Ayant étudié à l’Inalco en section indonésienne-malaisienne, je dois avouer que le monde universitaire me manque cruellement, et particulièrement l’étude des littératures indonésienne et malaise/malaisienne. Quand j’entre dans une librairie, je passe toujours au rayon des littératures asiatiques, et je constate avec regret que cette partie est peu développée, ou alors celle-ci est surreprésentée par la littérature japonaise.

Parmi tous les livres de ce rayon, seule la couverture de ce livre – s’il se trouve à l’étagère, attire pleinement mon attention. J’ai d’ailleurs rarement vu une prostituée constituant le cœur du récit en littérature. Longtemps je me suis retenue de me le procurer. J’ai fini par craquer.

Je me suis donc plongée pendant un mois entier dans une Indonésie d’abord occupée par les colons néerlandais, puis par les Japonais et de nouveau par les Néerlandais, avant qu’elle ne devienne une nation certes indépendante mais dictatoriale qui est responsable du fameux massacre de 1965 (G30S ou Gerakan 30 September). Il s’agit d’un épisode tragique de l’histoire indonésienne et à ce jour, les responsables de ce massacre sont actuellement toujours en liberté.

On retrouve au tout début une jeune femme prénommée Dewi Ayu, mi-autochtone et mi-néerlandaise, dotée d’une beauté inégalable mais aussi d’une histoire familiale lourde et d’une malédiction qui auront des répercussions sur sa vie, celle de ses trois filles et de ses petits-enfants. C’est pourquoi, on apprend dès la quatrième de couverture, sinon dès le début du roman, que Dewi Ayu fait tout pour empêcher la naissance de sa quatrième fille mais en vain. Elle émettra le vœu que cette dernière sera d’une extrême laideur. Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi cette malédiction ? Pour le comprendre, il faudra lire tout le roman.

L’histoire se déroule à Halimunda, une ville imaginaire située sur l’île de Java. L’arrivée des Japonais contraint Dewi Ayu à servir les soldats en se prostituant. Elle en fera finalement une profession par la suite, même à leur départ. Elle donnera naissance à trois filles, de père différent, qui héritent toutes de sa beauté mais aussi de cette malédiction familiale qui touchera leur compagnon et leurs enfants. Une véritable tragédie.

Il s’agit d’une oeuvre magistrale, mêlant l’animisme (magie, communication avec les fantômes qui me font d’ailleurs penser à ceux qui hantent les coupables impunis dans le film documentaire The look of Silence de Joshua Oppenheimer, 2015) et les superstitions, les multiples références au Mahâbhârata et à l’hindouisme de Java, sans oublier les événements historiques majeurs que l’on tend à oublier. De plus, la place des femmes dans une période qui ne les avantage pas nous interroge tant sur l’histoire que sur la société d’aujourd’hui.

L’auteur n’hésite pas à employer un langage complètement cru et choquant qui ne sera pas au goût de tout le monde, mais qui est à mon sens représentatif des faits et beau d’une certaine façon.

Bref, une des meilleurs lectures de l’année.

Quelques citations :

« Un regard si tendre, comme si elle caressait un chat, avec autant d’amour et d’ardent désir. Il en prit conscience et et se trouva stupide de l’avoir oublié. Aussi la regarda-t-il à son tour avec ardeur. Le mélancolique qu’il était devenu se métamorphosa en un homme qui avait retrouvé sa bien-aimée perdue. » (page 525)

Auteur : Eka Kurniawan
Traducteur : Etienne Naveau
Edition : Gallimard – Folio (2019)
ISBN : 9782072787362

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