#JELALIS : L’ingratitude – Ying Chen

51QGGZWHQEL._SX289_BO1,204,203,200_Il m’a fallu deux jours pour dévorer ce roman, mais presque deux mois pour me décider à rédiger une chronique.

J’ai choisi ce livre à cause du thème principal : la relation entre une mère toxique et sa fille. Ce choix n’est pas vraiment étonnant, vu que j’ai déjà lu et chroniqué deux romans à ce sujet. Toutefois, le dénouement de cette relation conflictuelle est différent. Dans un brillant avenir de Catherine Cusset, Marie fuit sa belle-mère mais leurs rapports finissent par s’améliorer. Dans les oreilles de Bustler de Maria Ernestam, Eva projette de tuer sa mère dès l’âge de sept ans et l’accomplit dix ans après.

Qu’en est-il de l’ingratitude ?

C’est l’histoire d’une jeune femme – et non d’une jeune fille comme l’indique la quatrième de couverture, narratrice dont on ne connait le nom qu’à partir du chapitre 15 : Yan-zi (signifiant « hirondelle » en mandarin), un nom qu’elle refuse. Yan-zi veut mettre fin à ses jours afin de « punir » sa mère étouffante et remplie d’une fierté démesurée. Cette mère a effectivement décidé de la vie que mènerait sa fille, allant même jusqu’à sa virginité, comme le montre le passage suivant :

« C’était la première fois. J’avais vingt-cinq ans et c’était la première fois. Je croyais m’être vengée de tout le monde pour mes premiers jours perdus. Je m’étais vengée de maman qui m’avait mise au monde sans m’avoir dit toutes les vérités sur la vie. Elle qui s’était mariée à dix-huit ans me voulait vierge le plus longtemps possible et se jetterait à la rivière en apprenant l’événement de ce soir. » (page 56)

Le premier chapitre du roman se déroule dans une salle d’hôpital sans fenêtres alors que la narratrice est entre la vie et la mort. Toutefois, personne ne la respecte car sa présumée mort représente une « honte démesurée ». De tout son entourage, seule sa grand-mère pleure sincèrement et culpabilise.

Finalement décédée, la narratrice décrit par la suite en tant que spectatrice ses propres funérailles, la réaction de ses proches, et particulièrement celle de sa mère. On comprend à travers ses lignes que cette mère n’éprouve aucune affection pour elle, et encore moins de chagrin à sa mort.

Elle raconte également son passé, ses fréquentations avec les hommes – que la mère n’acceptait dans sa vie pour diverses raisons, la première étant surtout parce qu’il ne s’agit pas d’une rencontre arrangée par elle. La deuxième parce que les hommes se présentent comme des « concurrents » redoutables et menaçants pour la mère car sa fille finirait par leur « appartenir ».

On comprend alors, sans nécessairement être d’accord, ce qui pousse la narratrice à sa libération à travers le suicide, notion qui ne fait pas partie de la philosophie de Kongzi (Confucius en mandarin). La liberté non plus d’ailleurs. En effet, Kongzi prône le respect vertical et à sens unique entre parents et enfants, et c’est devenu la norme à suivre impérativement. En plus de cela, la mère conçoit sa relation avec sa fille comme un compte-à-rendre. Selon son raisonnement, elle a souffert en la portant dans son ventre et en lui donnant naissance, sa fille lui doit alors de la gratitude et de la reconnaissance en répondant à tous ses désirs. Pourtant, quoique sa fille fasse, même si cela correspond à ses schémas exigeants, la mère reste insatisfaite, lui fait d’innombrables reproches et ressent toujours le besoin de l’avoir sous son contrôle.

Bref, cette mère veut l’enfermer dans une cage, comme on le ferait avec un oiseau. D’ailleurs, la narratrice porte un nom d’oiseau. Est-ce une coïncidence ?

J’ai eu le cœur serré en lisant mon premier roman de Ying Chen. Son écriture retranscrit fidèlement le lien à la fois maladif et toxique que peut entretenir un parent à son enfant, ainsi qu’une discussion totalement impossible entre eux, même une fois adulte. Je n’ai pas réussi à m’en défaire, tant je me suis reconnue à la narratrice incomprise par sa mère et son entourage, sauf par ceux qui ne ferment pas volontairement leurs yeux. D’autre part humiliée, trahie et victime d’une société qui ne la soutiendra pas, elle n’avait pas d’autres échappatoire que la fuite en se donnant la mort.

Une autrice à découvrir et un roman à lire absolument, d’autant plus que les tabous sont nombreux : mort, suicide, funérailles, remise en cause de la parentalité et des normes d’une société traditionnelle.

Quelques citations :

« La haine passe, le chagrin demeure. » (page 25)

« Autrefois, quand maman me faisait souffrir, je n’avais pas de larmes. J’avais les yeux secs et vides. En revanche, mon coeur saignait. » (page 149)

Autrice : Ying Chen

Actes Sud, Collection Babel (1999)

ISBN : 9782742724628

Publié initialement chez Léméac Éditeur en 1995, l’Ingratitude a reçu cinq prix littéraires et distinctions en 1996,  notamment le Prix des lectrices – Elle Québec, le Prix des libraires, le Prix Louis-Hémon / Académie de Languedoc , le Prix Québec-Pris et le Prix de la Société des écrivains canadiens.

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