Les Mohamed – Jérôme Ruillier

les mohamedAuteur : Jérôme Ruillier

D’après le livre Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui

Editions Sarbacane (2011)

ISBN : 9782848653853

Quatrième de couverture :

Dans ce roman graphique sensible et original, Jérôme Ruillier porte un regard d’auteur courageux sur l’histoire de l’immigration maghrébine, à travers les témoignages poignants (en trois parties : les pères, les mères, les enfants), recueillis à l’origine par Yamina Benguigui.

Il n’hésite pas à se mettre en scène avec ses propres doutes et interrogations…

Mon avis :

Mon premier semestre étant enfin achevé avec succès, je décide un jour de passer à la librairie Gibert Joseph. J’aperçois dans le rayon « bande dessinée » une petite étagère « beaux arts, spéciale promotion ». C’est donc dans cette étagère que j’ai découvert le roman graphique dédié aux Mohamed. Et je suis très heureuse que cet ouvrage fait partie de ma bibliothèque, qui plus est, évoque l’histoire de l’immigration maghrébine.

L’illustration est avant tout très « jeunesse » (puisque Jérôme Ruiller est lui-même illustrateur de jeunesse). Ce choix, peut-être anodin ou pas, universalise les personnages du récit. Le visage de tous les personnages, que ce soit les Maghrébins ou les Français, a effectivement la forme d’un ours (trait donc fable et enfantin), ce qui d’une part évite judicieusement les clichés barbants, et d’autre part permet d’aborder tout le monde (d’où le côté universel), quelle que soit la population, qui immigre ou qui accueille.

Le récit est pourtant loin d’être un simple récit fait pour les enfants, il est fait pour tout le monde. Cette oeuvre étant extrêmement riche et complexe, je n’aborderai que trois thématiques qui ont attiré toute mon attention : l’immigration maghrébine, la femme et l’identité française.

L’immigration maghrébine

Ce n’est pas à l’école française que nous apprendrons l’histoire de l’immigration maghrébine. Il m’est d’autre part impossible de me fier aux reportages, la plupart d’entre eux que j’ai visualisée jusqu’à présent a toujours été une déception amère : des idées bien trop réductrices générant de simples stéréotypes à de la diffamation humaine. Il existe certainement des documentaires et des ouvrages de grande qualité sur cette partie historique que la France nie à coup sûr, mais pas souvent accessibles, ou alors peu diffusés.

Hommes, femmes et enfants d’origine maghrébine racontent leur parcours en France : comment ils se sont installés, comment ils vivent dans des conditions difficiles et dans la misère, comment ils vivent leur départ pour la France au moment de la guerre, comment ils vivent dans cette double culture, comment ils intègrent une société qui n’est pas prête à les accepter malgré tous les efforts fournis tant sur le plan professionnel que sur le plan social. Alors que les hommes s’installent et travaillent dans des conditions déplorables en France, et sont en plus isolés de leur famille pendant des années, leurs femmes et enfants les rejoignent plus tard sans toutefois (re)trouver une vie familiale conviviale et confortable : un père et un mari quasiment absent, une peur bleue d’être étiqueté et d’être rejeté en affichant sa religion, une incompréhension d’ordre culturel entre le mari et la femme, mais aussi entre les parents et leurs enfants. La communication est alors difficile, parfois impossible. Le plus frappant reste le silence du père à ce sujet (difficile de dire à sa femme et à ses enfants que la France n’a aucune considération pour eux malgré trente ans de labeur), ce qui explique en partie les incompréhensions qui ont lieu, ainsi que l’absence de communication. Sans les interrogations, ni les recherches menées par des personnes telles que Yamina Benguigui et Jérôme Ruillier, il serait difficile d’avoir, ne serait-ce qu’un aperçu fidèle de l’immigration maghrébine.

Jérôme Ruillier intervient à plusieurs reprises dans son ouvrage,  illustre ses interrogations, ses prises de conscience. A chaque doute apparaît un démon derrière son personnage, belle allégorie de l’amalgame, du racisme et de la haine (si mon interprétation est juste. Libre à vous par la suite de vous faire votre propre opinion sur cette mystérieuse créature). Heureusement, à chaque fois, l’auteur prend du recul et remet en question sa perception, et se trouve finalement dans le droit chemin.

La femme

Nous omettons toujours la situation de la femme lorsque le mari quitte son pays pour travailler, pour le servir (guerre entre autres, mais aussi main d’oeuvre pour les colons), et qu’il est impossible pour lui de faire venir sa femme et ses enfants. D’abord mariée de force, parfois violée, puis délaissée avec ses enfants, puis emmenée avec eux dans une France que ni elle ni ses enfants ne trouvent, puis condamnée dans une piaule de misère à s’occuper d’eux. Les femmes interrogées sont toutes parvenues à revendiquer leur liberté malgré l’autorité machiste du mari.

D’autres portraits de femmes, qui sont enfantes des immigrés, sont peints. Ces femmes, ayant souffert de la différence que la société française n’hésite pas à souligner, de cette double culture que personne n’accepte, d’absence de repères stables alimentés par le rejet des origines parental, finissent malgré tout par trouver leur voie et une place dans la société française.

L’identité française

Enfante d’immigrés que je suis, l’identité française est un sujet qui me tient à coeur, et en ayant lu Les Mohamed, j’ai fini par comprendre les raisons pour lesquelles, pendant un long moment, je ne voulais pas non plus me considérer comme Française : malgré les efforts fournis pour être Française, rare Français de souche était loin d’imaginer un immigré faire partie de leur patrie, et ils n’hésit(ai)ent à manifester leurs désapprobations à tendance xénophobe, notamment à travers les insultes gratuites, les humiliations. Tous ces éléments sont mentionnés dans les récits des Mohamed, et oui, c’est un combat long qui ne finira jamais. Certains commencent à oublier leurs racines (faute de pratique religieuse et/ou linguistique, d’autant plus que la langue française a écrasé les langues territorialement non-françaises; intolérance pesante), d’autres s’affirment être Maghrébins sans pour autant avoir mis les pieds dans leurs terres d’origine (pas étonnant, puisque les Français de souche ne veulent pas les accepter comme des Français). Il y a une réelle interrogation à poser sur les Français d’immigrés et l’identité, sur la tolérance et le respect, sur les valeurs que la France nous enseigne et les valeurs que portent la société, sur l’intégration et l’assimilation. Les récits évoquant les efforts que Français de souche et Français d’immigrés fournissent, prouvent qu’il est possible de s’entendre, que la différence n’est pas censée être une barrière mais au contraire une richesse culturelle.

Pour conclure…

C’est un excellent livre qui nous initie à cette partie historique, qui nous invite à réfléchir sur les questions d’immigration, d’intégration, d’assimilation, de tolérance, de respect. Jérôme Ruillier nous propose même des lectures plus poussées à ce sujet. Bref, un vrai et un sérieux ouvrage sur les Mohamed.

Quelques citations :

« A Djamel, je lui ai toujours rabâché : « Attention, il faut que tu sois meilleur que les autres, parce que en cas d’égalité tu ne passeras pas. »

« Sur mes cahiers d’écolier, Sur mon pupitre et les arbres, Sur le sable, sur la neige. J’écris ton nom…Liberté ! » J’ai fait comme Paul Eluard, j’ai acheté des cahiers d’école et j’ai écrit. Il m’a fallu attendre d’avoir 40 ans pour connaître le sens de ce mot : « Liberté ».

« Si la femme arabe, en Egypte, peut piloter les avions, à Paris elle doit pouvoir prendre le métro! »

« Toi, l’immigré,
Tu as traversé les frontières,
Tu as voulu fuir la misère,
Tu as quitté les champs de soleil,
Tu as quitté tes parents, tes merveilles,
A la chaîne, tu as été le premier servi,
Sur les chantiers, aussi,
On te regarde avec mépris,
Ainsi a commencé ta vie
D’immigré…
Mais la France, ce beau pays,
Elle te renie aujourd’hui,
Elle n’a plus besoin de ta vie,
Elle te renvoie où elle t’a pris,
Immigré,
Dix mille francs, c’est ton prix,
c’est ce que tu vaux aujourd’hui… »

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